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Cela fait des mois que je souhaite écrire une histoire sur le requin citron en Calédonie. Paresse et manque de temps peuvent être des excuses tenaces et persistantes, mais qui ne sauraient résister au confinement …La voilà. Le requin citron se mérite en Calédonie. Ce n’est pas du tout le cas en Polynésie : il suffit d’aller plonger à Mooréa pour l’observer sans peine avec l’aide d’un club de plongée.
S’il fait partie des requins présents autour du caillou, les observations sont plutôt rares en plongée. Aussi quand mon ami Marc m’envoie un message depuis son mouillage à l’abri de l’îlot Larégnère avec photo à l’appui, je suis tout de suite jaloux de son observation. Aussitôt depuis mon balcon qui surplombe la Baie des Citrons, je pointe mes jumelles en direction des récifs de la Sèche croissant pour scruter l’ombre chinoise de l’îlot. Avec l’îlot Signal qui lui fait face, il encadre le chenal qui va du port de Nouméa à la passe de Dumbéa et qu’empruntent des paquebots, porte-containers ou minéraliers.
Sèche croissant, Signal, Larégnère … autant de cailloux visibles depuis mon appartement et qui m’avaient fait rêver à mon arrivée en regardant les couchers de soleils … S’ils ont fini par perdre leur mystère avec les années, je n’ai jamais été déçu de mes centaines d’expéditions en zodiac. Et même encore aujourd’hui je continue de rêver à tous les trésors qu’ils cachent encore et que seules chance et obstination peuvent me faire découvrir.
Un requin citron qui tourne autour du mouillage de Larégnère, c’est la définition même du petit trésor ! Il n’y a presque aucune chance qu’il soit encore là demain. Mais nous sommes vendredi, le week-end s’annonce très venteux alors ce sera difficile d’aller bien loin en zodiac. Rien à perdre. Aussi, je tente ma chance et propose à Marc de le rejoindre sur son voilier avec Laurent notre éternel compère d’expédition, marin et cuisinier de son état.
Rendez vous est pris pour 7h00 à Sunset Marina, juste en bas de chez moi, là où est amarré mon petit zodiac. Cela souffle déjà pas mal, mais il y a moins de sept milles à parcourir. Et en plus en passant sous le vent de la sèche croissant, à frôler la balise nord, il y a presque un mile du chemin qui est protégé. Et mon bateau est hyper fiable et très marin. Je n’ai aucune inquiétude même avec 25 nœuds de vent établi ! Laurent en a vu d’autres dans la marine et ne semble même pas prêter attention aux rafales qui font moutonner la crête des vagues du lagon.
Après avoir rejoint la baie des citrons en se faufilant sous le petit pont de la base navale de Chaleix, nous profitons de ce que nous sommes toujours abrités pour remonter au vent un maximum avant de faire route trois quart arrière vers la sèche croissant. Malgré toutes ces précautions, on arrivera bien trempés à Larégnère. Heureusement, le voilier de Marc est un abri des plus confortables. Une petite maison que l’on peut déplacer au grès de ses envies avec gaz, frigo et couchette bien au sec, abritée du soleil et du vent … Ah le plaisir des mouillages forains sur un voilier.
Marc nous offre le café pour nous réchauffer et nous donner le temps de nous changer pour des affaires sèches. La conversation naturellement tourne autour des citrons … Laurent raconte la balade proposée par Antoine dans le nord de l’île d’Ouvéa. C’est un grand classique. Marc, comme moi, avons eu l’occasion de la faire. Depuis l’église de Saint Joseph, il s’agit de rejoindre le nord de l’île, en suivant la spectaculaire plage d’Ouvéa jusqu’à son extrémité : la passe de Faasi. Une marche tranquille, sans obstacle si ce n’est un bras de mer du nom de Nimek qui s’enfonce dans une vaste mangrove.
« J’avais de l’eau jusqu’au milieu du torse et à quelques mètres, on voyait de grandes ombres nageaient au dessus du sable blanc … Des requins citrons disaient Antoine … C’était tout au début de mon séjour, le zoreil qui vient d’arriver alors, tu parles : la frousse de ma vie ! ».

De l’eau jusqu’à la taille, mais qui rode dans ma baignoire ?
Dans mon souvenir, les plus trouillards s’étaient quand même les citrons … même si on n’a pas l’habitude de croiser à pied des requins. J’avais tenté de les observer avec un masque, mais rien à faire … ils étaient impossible à approcher dans l’eau. Alors, j’avais changé de tactique. Immobile sur la plage, près du fameux bras de mer, je me souviens d’avoir du faire preuve de patience pour voir des juvéniles s’enfoncer vers le cœur de la mangrove. Antoine explique que cette mangrove est en fait une nurserie pour les requins citron. Les femelles viennent mettre bas des petits requins qui s’y réfugient pour passer les premières années de leur vie à l’abri de plus grands prédateurs. Elles en profitent aussi pour se reproduire, d’où les plus gros spécimens observables à proximité de la plage en ombre chinoise dans les eaux turquoises du lagon. Donc c’est certain, ils sont bien présents en Calédonie. Mais alors, pourquoi se font-ils si rares en plongée ?
Marc me rappelle notre week-end de pêche dans la corne Sud avec la vaste plate en alu de son ami Vincent, le propriétaire de Long island fishing. En fin de journée, après avoir débarqué toute nos affaires sur l’îlot Téré, Vincent avait attaché une simple tête de Thazard par les ouïes à un bout de trois mètres, avant de la jeter à l’eau en bord de plage. Et quelques minutes plus tard, un petit requin citron s’en était saisi avec tant d’obstination qu’il avait pu le remonter sur la plage, sans qu’il lâche sa proie ! On avait du le repousser nous même à l’eau. Donc, c’est certain, les citrons sont aussi dans le grand sud. Peut être ne fréquentent t’ils que les eaux sableuses et peu profondes du lagon ? Là où vont rarement les plongeurs.

Bébé citron à l’ilot Téré
Alors pour ne pas rester en reste, j’ajouté également mon histoire de citron. « C’était en fin de plongée, dans le rentrant, du côté Sud de la coupée de l’Alliance. Tout le monde était remonté dans le bateau. Mais comme j’avais encore de l’air, j’ai envoyé le parachute et j’ai continué à me laisser entraîner vers l’intérieur du lagon par le courant. Je suis arrivé sur des récifs coralliens sur 20 mètres et je me suis posé au fond. Alors j’ai vu arriver deux énormes requins de plus de deux mètres. Ils m’ont tourné autour une fois avant de s’éclipser. Ils ne ressemblaient à rien de connu. Ce n’était ni des gris, ni des pointes blanches, ni des dormeurs. Cela m’a perturbé toute la nuit avant de me dire que ce ne pouvaient être que des citrons … Mais sans photos, va savoir ! »
C’est le moment que choisit un kite-surfeur pour venir nous interrompre dans nos petits délires de citron. Il vient demander de l’aide pour un de ses camarades à la dérive. Impossible de refuser, alors j’embarque sur le zodiac avec Laurent pour tenter de ramener le kiteur en déroute sur le banc de sable clôturé par le récif de Larégnère. Ce n’est pas simple de trouver le bon chenal entre les patates avec le vent qui vous oblige à ne pas trop hésiter, sous peine de se voir entraîner sur les coraux. Enfin, hélice relevée battant à moitié l’eau et à moitié l’air, on se faufile et on récupère l’engin et son propriétaire pour le ramener sur la plage. Il était épuisé et bien content de nous voir.
J’en profite pour faire un tour de l‘îlot, c’est un moment magique. Il y a toujours quelques choses à voir : un tricot rayé, une tortue qui vient reprendre sa respiration, des mouettes qui vous plongent dessus en piquet pour défendre leur nid, un petit requin pointe noire qui nage dans cinquante centimètre d’eau … A marée basse, c’est toujours un plaisir d’être le premier à laisser la trace des ses pas sur le sable mouillé.
De retour au bateau, on en profite pour se mettre à l’ombre et bouquiner puis piquer un somme. Quand soudain Marc sort de la cabine et s’exclame: « Mais où est ton bateau ? ». Je passe en un instant de l’état de somnolence bienheureuse à celui d’éveillé plein d’inquiétude ! Il était pourtant bien amarré à l’arrière du voilier avant que je ne m’endorme. Ah, le voilà qui dérive au loin, il a presque dépassé l’îlot signal et se dirige vers la barrière, emporté par le vent qui ne faiblit pas … Tout l’équipage est sur le pont en un instant. Marc démarre le moteur diésel de son voilier. Je relève l’ancre au guindeau et nous voilà lancés à la poursuite de mon zodiac dans un nuage de fumée d’échappement. Heureusement, son fardage n’est pas trop important et nous finissons par le rattraper. Je me jette à l’eau pour le rejoindre et me hisser à son bord. La clé est sur le contact. Le voilà qui démarre au quart de tour, sauvé ! J’observe que le bout n’est pas cassé. On a du l’enrouler simplement autour du chaumard. Enfin, la leçon est bien apprise : toujours bien vérifier les amarres, ne pas hésiter à les doubler et pas seulement pour la nuit. Plus de peur que de mal au final.

Double amarrages pour la nuit
Après ces émotions, nous retournons mouiller tranquillement à l’abri de Larégnère. Il est presque une heure de l’après-midi. Je décide de préparer ma spécialité : salade de concombres, thon en boite de Calédonie, huile d’olive et citron … Une valeur sûre pour les pique-niques de midi quand il fait chaud. Il y a toutefois un petit inconvénient, mais après quelques temps sur le caillou, on n’y prête plus attention. Quand on vide l’eau de la boîte de thon dans l’évier, c’est immanquable : tous les petits requins pointe noire de l’îlot viennent tourner autour du bateau. Au début, on panique. Mais après quelques mois, c’est le signal pour en profiter, se rafraîchir tout en faisant un tour de PMT. C’est d’ailleurs le meilleur moyen de les observer.
Mais là surprise ! Il est là l’animal tant recherché. Sa bouche est précédée d’une dizaine de jolies petites carangues speciosus, jaunes et zébrées de noires. Ainsi escorté, il nage lentement en cercle autour du bateau, juste au dessus du fonds de sable et d’algues vertes. Il est sans doute à la recherche de l’origine de cette irrésistible odeur de saumure de thon. Comme nous sommes ancrés dans trois mètres d’eau, c’est facile de l’observer. J’attrape la caméra de Laurent pour le filmer et immortaliser l’instant.
Plus gros que les gris ou pointe blanche de récif, il est de la taille des plus gros requins dormeurs que j’ai pu croiser. Il doit bien faire la longueur de ma taille avec mes palmes. Ces nageoires pectorales en forme de faucille sont bien identifiables, comme ses deux nageoires dorsales de même taille situées bien en arrière. Ses yeux sont petits et lui donne un air pas très sympathique. Je le trouve plutôt marron dans cette lumière.
Après quelques longues inspirations dans mon tuba, je me laisse couler doucement sans bruit dans son angle mort : c'est-à-dire juste au dessus de lui un peu en arrière de sa tête. J’arrive si près que les petites carangues le quittent l’espace d’un instant pour se cogner à mon masque. Oui, c’est bien lui : le requin Citron !

Serge n’est plus, il s’en est allé rejoindre le royaume de Neptune, où d’autres de nos Morses : Alain, Denis et Georges l’ont accueilli, où ils continueront à nous accompagner dans nos plongées.
Serge, Alain, Denis, Georges, vous êtes toujours dans nos cœurs.
Alors que trois de nos valeureux Morses: Henri, Luc et Patrick, partaient pour une plongée dans la calanque du bout du monde, pour aller jusqu’à la grotte dite de "Callelongue" soit celle qui se trouve à la deuxième pointe gauche de la dite calanque, soit une cinquantaine de minutes aller-retour dans une eau à 13° et une visibilité moyenne.

Laurence, Geneviève, Alain, Didier, François, Marc, Mathieu et Yves se lançaient dans les inspections visuelles des bouteilles.

L’heure du repas arrivant Frédéric nous signale, qu’il faut que l’on termine le repas pantagruélique des plongeurs du vendredi préparé par notre chef cuisinier Jean-Michel dont les étoiles et les fourchettes ne se comptent plus! Tout d’abord un pain en forme de Homard, en entrée pâté en croute de biou de Camargue et sa petite salade de roquette suivi par les perdreaux à la vallée d’Auge sauce à base de cidre, pomme, calvados et quelques petits truc qui restera secret culinaire !

Pour ce qui est de la tarte tatin selon notre chef seul un morceau restant m’était destiné, merci.
Voilà encore un samedi riche en souvenirs.
En ce samedi 15 février : Opération "TIV" (inspection visuelle des bouteilles de plongée).
Balayage du hall d’entrée du club, sous la baignoire ainsi que sous les bacs de rinçage.

Nettoyage et récurage des plaques de grill ainsi que la plaque de cuisson qui n’ont pas été faites depuis pas mal de samedis. Aux TIV : Marc, Yves, Jean-Michel, Lucien, Jean-Pierre, Pierre, Frédéric, Jean-Claude, lui de corvée de plaque et Grill.

Nous remercions Jean-Michel qui nous a concocté un excellent dessert à base de caramel au beurre salé et un pain dont les tranches coupées forment un cœur, sans oublier Geneviève qui nous a préparé les moules à la marinière selon callelongue.

Comme toujours une bonne ambiance, j’allais oublier notre membre d’honneur Gabriel DIDOMÈNICO dit le Têtard, arrivé avec son nouveau vélo électrique.
Après trois ans en Calédonie, le manque de motivation pour retourner vers le fond de la corne Sud se fait sentir. C’est vrai que c’est loin ! 30 miles pour la passe de Uatio et notre site de la marche au marteau. 35 miles pour la passe de Kuaré. 2h15 minimum quand la mer est lisse, soit 4h30 aller et retour. La première année, c’était tellement magique et le moteur de la découverte si puissant que nous faisions l’aller et le retour sur la journée parfois. Puis, nous sommes passés à un rythme week-end avec camping sur les îlots Téré ou Kuaré. Et nous avons pratiquement fait toutes les passes existantes. Et j’ai l’impression d’avoir atteint le sommet avec la plongée à la pointe extrême de la Corne Sud. Si on ajoute le départ des bons copains et les années qui s’ajoutent …
Serait-ce le retour aux basiques ? Les sorties proches de Nouméa fréquentées par tous les clubs ? Cela demande moins d’efforts. Pas besoin de se lever à l’aube, on peut trainer jusqu’à 8h30 : c’est l’équivalent de la grasse matinée sur le caillou où les gens se lèvent à 5h30 ou 6h00.
10 miles à peine pour la passe de Dumbéa. Avec en plus les vents dominant de travers. Aussi même si la mer est formée, le trajet n’est pas une épreuve. Les vagues, même grossies par les alizées de Sud Est, soulèvent simplement le bateau pour le laisser redescendre gentiment une fois passé leur crête. Et de plus une partie du chemin est protégée par les récifs de la seiche croissant et de l’îlot Larégnère. A l’approche de la passe, il faut parfois traverser un imposant mascaret, chaos de vagues résultant de la lutte des vents et du courant. Mais c’est un signe de très bon augure : cela signifie que le courant est rentrant et que la visibilité sera bonne !
En octobre, c’est la reproduction des mérous. Ils se rassemblent en nombre dans certaines passes (dont celle de Dumbéa) pour se reproduire en groupe. A cette époque de l’année, il est facile de comprendre pourquoi le mur qui borde le Sud de la passe a été nommé « Mur aux loches ». Les loches marbrées sont dans tous les trous. Alors comme nous sommes en plein mois d’octobre, le choix est vite fait : nous irons plonger à la passe de Dumbéa.
Sans doute attirés par la concentration de mérous, les requins gris sont aussi présents en grand nombre à cette saison. En fonction du courant, on les trouve soit sur l’éperon du récif extérieur Sud au rentrant, soit juste le long du mur au loche au sortant. Dans les deux cas, c’est toujours un moment magique. En théorie, on devrait pouvoir arriver pratiquement à n’importe quelle heure. Enfin, sauf à l’étal car la maxime est toujours la même : peu de courant, peu de vie. Et les requins semblent disparaître. Où vont-ils donc dans l’intervalle ? Nul ne le sait et il n’est pas rare de faire chou blanc.
Le rentrant sur l’éperon, c’est la promesse d’une eau transparente et d’une très belle visibilité. Heureusement, car les requins stationnent comme suspendus dans le vide parfois assez loin du récif, entre dix et 30 mètres peut être. Si le courant est fort, c’est impossible de les rejoindre, tout du moins sans consommer un peu d’air et faire un nuage de bulles, ce dont ils ont horreur. Alors ils se décalent et vous vous retrouvez seul. Il suffit de revenir se cacher sur le récif sans respirer et les voilà qui réapparaissent après quelques minutes. Le spectacle est si fascinant que l’on peut rester un bon quart d’heure sans bouger à essayer de retenir ses respirations pour se faire le plus discret possible. La vraie limite devient la lente accumulation des temps de palier actualisé par l’ordinateur. Mais pour celui qui sait patienter, c’est parfois le gros lot : un grand requin marteau comme cela m’est arrivé une fois qui surgit des grand fonds. Les gris s’écarte pour lui laissait la place, le marteau s’approche pour satisfaire sa curiosité. Cela ne dure que quelques secondes mais l’image du banc de gris et du marteau s’est imprimée dans votre cerveau.

Papier peint motif requins
Mais il ne faut pas croire que le sortant sur le mur aux loches soit sans charme. Bien au contraire. Et surtout à la saison de la reproduction des loches. Du fonds de la passe à moins 35 mètres en passant par la plupart des cavités du mur jusqu’à la moindre anfractuosité du plateau à moins 3 mètres, les loches sont partout. Les plus grosses se réservent les meilleures places. Elles se font tout d’abord menaçantes quand vous vous approchez, se gonflant au maximum, puis finissent par déguerpir devant votre menace, dans un claquement de queue qui résonne comme un coup de canon.
La cerise sur le gâteau, c’est quand le banc de gris s’est stabilisé le long du mur à la petite pointe où un énorme rocher et une ancre se distinguent sur le sable du fond de la passe. Les requins sont parallèles au mur, à quelques mètres à peine et sur plusieurs niveaux. Il suffit alors de se cacher bien au fond dans une des cavités pour éviter le nuage : vos bulles se brisent au plafond et s’échappent doucement en filet de petites bulles sans trop leur faire peur. C’est une des rares occasions où l’on peut les observer de côté et avec un peu d’imagination, il semble que l’on pourrait presque les caresser. Là encore, les seules limites sont votre patience et l’ordinateur.

Mur aux loches, caché dans une cavité
Mais ce samedi, malheureusement, non seulement il n’y a pas de courant et les requins sont nulle part. En plus tous les bateaux de club sont au rendez-vous et les plongeurs sont partout. Avec Bruno, il nous semble que nous n’avons croisé que palmes et nuages de bulles. Enfin, c’est la vie. Cécile et marc prennent leur tour dans la file pendant que nous savourons amarrés à une bouée un café à l’ombre sous mon parasol bien rouillé à force de fréquenté les embruns du lagon.
Il est bientôt midi : tous les bateaux de club sont partis ramener leurs plongeurs. Il ne reste plus que nous et nous en profitons pour grignoter un sandwich.
« Tiens regarde là-bas, un aileron en surface. On dirait un dauphin »
« Où ça ? »
« Là à trente mètres, près du mur. Cela a disparu. C’était peut-être un requin, sinon on en verrait plusieurs et plus souvent »
« Ah si, il se rapproche du bateau. »
« Oh regarde ! C’est une Manta. Il y en a plusieurs qui se suivent!! »
J’abandonne aussitôt mon sandwich pour fouiller fébrilement mon sac de plongée, dénicher mon masque et un tuba que je trimbale justement pour ces occasions, enfiler rapidement palmes et shorty en tentant de garder l’équilibre sur un pied puis l’autre. Et c’est le moment de se laisser glisser dans l’eau sans faire de bruit. Je regarde de tout côté : rien. Alors je lève la tête hors de l’eau et Bruno m’indique une direction et une distance. J’y vais en tentant de rester silencieux et soudain, je vois une raie près de la surface.
Elle se dirige droit sur moi, la gueule grande ouverte avec ses cornes en forme d’entonnoir pour canaliser l’eau vers sa bouche. Elle est toute gonflée, la cage thoracique saillante. On pourrait presque distinguer le fond de sa gorge alors qu’elle se rapproche. Je n’ose plus respirer. Pendant une seconde, je me demande même si elle ne va pas me percuter. Mais non, elle m’a vu ou elle a senti ma présence : la voilà qui s’enfonce de quelques mètres pour me passer juste au-dessous.

La tête de Goinfre (photo : Cécile Bonis)
Je fais signe à Bruno de me rejoindre. A vrai dire, il est bien inutile de se presser. Le ballet de Manta ne fait que commencer. Et si au départ, il ne compte que quelques ballerines, nous en compterons une demi-douzaine au bout d’une heure. Leur nombre semble augmenter au fur et à mesure que la marée descendante se charge en nourriture et en particules. Même Marc et Cécile auront tout le temps de nous rejoindre après leur plongée pour profiter de la représentation.
Les Mantas vont et viennent le long du mur aux loches. De peur de me laisser entrainer dans le courant, je lève de temps en temps la tête pour m’assurer de la proximité du bateau et me rassurer. Car il est difficile de ne pas se laisser hypnotiser par le spectacle sous l’eau. Les Mantas se suivent en escadrille de deux à quatre. Elles virevoltent sur elle-même, descendant soudain en piquet vers le fonds pour remonter se caler juste sous la surface. Quelques loopings parfois s’ajoutent au mouvement. Le tout semble répondre à une logique de recherche de plancton qui nous échappe totalement, mais dessine une chorégraphie pleine de grâce.

Opéra Mantas (photo : Cécile Bonis)
Alors, je me laisse griser et gagner par l’idée d’approcher ces paisibles géantes en apnée. Quelques secondes de ventilation et c’est parti pour une première apnée. Je n’ai plus trop l’habitude et elles me semblent bien profondes. Mais avec l’adrénaline, tout se passe bien et si je remonte, c’est surtout pour ne pas prendre de risque.

Après le grand blond avec une chaussure noire, le grand bleu avec deux mantas
Et puis aussi, cette fois sans toucher, mais juste à frôler de la main l’aile. Le plus impressionnant est que l’on sent la vitesse de l’eau qui circule sur l’extrados. Pas étonnant qu’elles semblent se déplacer sans effort mais avec autant de vélocité. Heureusement que j’ai de grandes palmes. Avant d’énerver tout le monde avec ma chance, je préfère conclure sur cette jolie photo.

« Serrer la main à Saint Pierre » (citation de Thierry Paolucci, photo : Cécile Bonis)
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