Seul européen dans une petite avionnette à hélice, assis juste derrière le pilote, j’observe par-dessus son épaule le paysage défiler. Des îles volcaniques défilent, à droite, à gauche, gigantesques montagnes vertes sorties tout droit des abysses. Elles émergent d’une mer calme, bleu intense. Elles se succèdent à un rythme paisible, cela fait partie du plaisir des avions à hélice. Le point marquant notre position avance tout doucement sur l’écran du GPS. Pour avoir les noms et me repérer dans ces poussières d’îles sur la carte, je suis parallèlement notre chemin sur mon téléphone portable. Mon imagination bout de curiosité. Déjà je regrette de ne pas avoir le temps de visiter celle-ci ou celle-là. Mais le Vanuatu compte plus de 80 îles, visibles les unes des autres, et presque autant de volcans plus ou moins actifs...  Je me dirige vers ceux de l’île d’Ambrym.

Mon ami Serge m’a mis au défi de grimper le Marum et le Benbow,  les deux volcans qui la dominent. Le Vanuatu, je connais déjà. Une première escapade en 2023 m’avait permis de goûter au délice du volcan de Tana. C’est un des rares de la planète qui abrite un lac de lave permanent[1]. Comme toujours, et c’est bien malheureux, on a souvent tout vu sur écran avant même d’être allé voir. Plus de surprise, moins d’étonnement, le plaisir de la découverte perd en intensité. Il semble s’être dissous dans une indigestion de pixels, de gigaoctets de vidéos... Pourtant, une fois au sommet, tous mes sens m’indiquent que je ne suis plus allongé somnolant à moitié dans la méridienne de mon appartement, devant un documentaire d’Arte.

[1] Avec le Nyiragongo en RDC que j’ai grimpé, l’Erta Ale en Éthiopie et le plus touristique, le Kialuea de Hawaï.

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Je rêvasse, bercé par le ronronnement de l’hélice. Me voilà de nouveau transporté deux ans en arrière. Positionné juste au bord de la caldeira, surplombant la lave en fusion, mes pieds, à peine enfoncés dans un sol instable de sable noir volcanique, sont posés à la limite du point au-delà duquel la glissade vers les enfers semble inévitable. Comme j’aimerais bien me pencher un peu plus pour mieux voir, mais vraiment, ce ne serait pas raisonnable. Mon esprit est torturé. Il me pousse vers l’avant, avide de curiosité. En même temps, il me dicte de reculer, effrayé du danger.

Quand soudain, une première explosion vomie par le centre de la terre projette dans un vacarme de fin du monde une pluie de bombes orange de lave en fusion vers le ciel nocturne. L’équilibre est rompu. Me voilà courant comme un dératé sur une dizaine de mètres pour me mettre à l’abri, un flot d’adrénaline plein les veines. Je me ressaisis au bout de quelques secondes pour me retourner et observer les jolies paraboles orange dans la nuit.

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Sourire aux lèvres, je me souviens de la remarque que je m’étais faite à l’époque. Même si j’avais vu des dizaines d’éruptions dans autant de documentaires, jamais je ne m’étais enfui en courant de ma télévision. Un volcan en éruption est un des spectacles de la terre que tout le monde devrait avoir expérimenté une fois dans sa vie. C’est addictif. Et c’est la raison qui m’a poussé à revenir au Vanuatu, à Ambrym.

L’avion approche de Craig Cove, tout à l’Ouest de l’île. Il entame son virage d’approche. Une étroite piste d’herbe verte trace son sillon entre de grands arbres. Je suis heureux. Je pense avec satisfaction qu’il m’a fallu bien du courage et de la volonté pour arriver jusque-là. C’est vraiment un long voyage. A la fois simple et complexe. Simple car il ne s’agit que de prendre une suite d’avions depuis Paris. Et complexe, car Air Vanuatu n’a pas de site internet sur lequel acheter son billet des mois à l’avance. On y trouve un simple fichier affichant les vols du mois en cours, avec un horaire indicatif. Il faut donc se rendre à l’aéroport quelques jours avant, pour acheter son passage. Et bien entendu, il n’y a que deux vols par semaine, qui décolleront si l’avion n’est pas en panne, si le temps le permet, si ...

En attendant de partir, on pourrait tout aussi bien se demander si l’on va pouvoir revenir, quand ? Et même où donc pourrait-on coucher ce soir ? Heureusement, j’ai dans mon sac à dos ma tente fétiche, un petit matelas gonflable qui me suit depuis des années et un sac de couchage dont la fermeture a lâché. Ma maison sur le dos, cela serait bien le diable si je ne trouvais pas un endroit où la planter. Quelle liberté d’avoir un horizon long et sa chambre sur les épaules... La voilà dans mon sac, déposée sur l’herbe, au beau milieu d’une foule compacte, venue réceptionner les nouveaux arrivants et accompagner les partants. Visiblement ce n’est pas un aéroport où l’on vous obligera à vous mettre en slip, vous bombardera de rayons X, vous questionnera sur le contenu de vos affaires... Pas d’humiliation rituelle, l’accueil est fait de sourires et de curiosité bienveillante. J’avais oublié que c’était possible.

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J’avais bien raison de ne pas me préoccuper de mon sort. Une heure à peine après mon arrivée, me voilà installé tel un prince chez Sam. Bungalow entouré d’un jardin fleuri, fruits à portée de main, douche et toilette avec eau courante dérivée d’un ruisseau. Sam est un «big man», le patriarche d’une large famille. C’est aussi le responsable de l’aéroport et il est très malin. L’accueil en pension complète est si sympathique que l’on se croit vite chez un oncle du bout du monde. La fréquentation de l’île a sensiblement ralenti depuis que les volcans ne sont plus en activité intense. Depuis 2018, plus de lac de lave comme à Tanna Island. Environ un groupe par mois de visiteurs seulement, me dit-il.

Un coup de fil et quelques minutes plus tard : « Mon ami guide est à la capitale. Mais son fils se propose de t’emmener. Tu pourras partir demain. Vous dormirez au pied du sommet. Et vous pourrez redescendre demain. Je m’occupe de la nourriture...»

Comme quoi lâcher prise a du bon.  J’insiste juste pour rester deux nuits sur la montagne, j’adore tellement camper. A l’époque où l’on se croit obligé d’avoir tout organisé, tout prévu, tout millimétré, qui plus est en faisant confiance à une intelligence artificielle, je me réjouis d’avoir eu foi en ma bonne étoile. La voilà d’ailleurs qui me conduit vers la plage en suivant le chemin qui  traverse les deux villages qui entourent l’aéroport. Dans le premier, tout le monde parle un français parfait. Ils ont accueilli pendant plus d’un siècle une mission catholique française. Dans le second, les enfants pratiquent un anglais impeccable. Ils font leur devoir à la sortie de leur école créée par des missionnaires protestants et britanniques. Pour communiquer, tout le monde parle le bichelamar, un créole avec beaucoup d’anglais et un peu de français.

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Tout le monde, sauf moi, comme je m’en aperçois en arrivant sur une plage de branches de corail et de galets noirs, envahis d’enfants bruyants jouant dans l’eau au coucher du soleil. Je suis l’attraction, le centre de toutes les curiosités dans cette île où tout changement attire immanquablement l’attention. Les questions sont toujours les mêmes : « Tu es marié ? Tu as combien d’enfants ? ... » Pourquoi chercher à savoir ce que l’on fait comme métier ou combien l’on gagne, puisque tout le monde vit ici de la même manière a peu de chose près... Les enfants ont l’air si heureux. Qui ne le serait pas dans cet environnement luxuriant, avec une plage à quelques pas de sa maison, sans adulte exerçant une surveillance anxieuse ? Avec comme ambition principale vivre aussi bien que ses parents, fonder une famille ? La question essentielle n’est-elle pas de savoir où l’on en est de ce parcours immuable pour tout être vivant ?

Le lendemain, Sam me conduit au pied du chemin allant vers le centre de l’île. Je fais la connaissance de Massing et Bonga. Massing est le fils du guide régulier. Grand, fin et souple, la peau claire et le cheveu décoloré, il est venu avec six petits chiens et un coupe-coupe long d’un demi-mètre. Il parle relativement bien l’anglais. Très indolent dans son comportement, c’est pourtant lui le chef. Il est venu avec son ami Bonga, très noir de peau et la barbe touffue, trapu et musclé. Bonga est dynamique et volubile. Il parle sans s’arrêter, mais malheureusement je ne comprends pas vraiment ce qu’il raconte. Sam leur remet un sac avec quelques kilos de riz, des biscuits et les inévitables boites de corned-beef, legs partout présents dans le Pacifique de la marine à voile anglaise. Par précaution, j’ai également un paquet de crackers salés et l’éternel boîte de vache-qui-rit, chacun son héritage...

On est surtout chargé d’une dizaine de bouteilles d’eau, car je comprends que plus on monte vers le volcan, plus les sources seront rares. L’éruption récente de 2018 a recouvert de cendre tout le centre de l’île. Les pluies s’infiltrent très rapidement dans ce sol sablonneux et très poreux. L’eau doit descendre les vallons et les cours d’eau sous une couche de sable de plusieurs mètres avant de réapparaître en ruisseaux là où les projections se sont arrêtées. L’avantage est que l’ascension est extrêmement facile : il suffit de remonter les ancien cours d’eau vers le sommet sur une route de sable compact. L’inconvénient est le manque d’eau. La frontière entre les zones affectées par l’éruption et les jardins fertiles est très perceptible, même si depuis sept ans la végétation reprend de plus en plus ses droits sur les parois du volcan. Mes compagnons s’arrêtent d’ailleurs soudain, en extase devant une pousse verte que je trouve insignifiante. Massing m’explique : « C’est une jeune pousse de canne à sucre. On n’en avait jamais vu aussi haut sur la montagne. » Je comprends qu’ils ont noté avec soin l’endroit, savourant à l’avance le jus délicieusement sucré d’une mastication future.

En tout cas la progression sur cette route de sable est aisée et rapide. Je me demande d’ailleurs bien à cet instant à quoi pourra servir le sabre d’abattis de Massing. Pas de liane, ni de forêt dense à traverser, c’est la ballade, la vie est belle. Après quelques heures d’un bon pas, mes compagnons me proposent une pause. Une belle ombre, un sol sec et sableux en pleine nature... après tout pourquoi ne pas prendre le temps de se désaltérer, d’alléger un peu sa charge, de grignoter quelques noix de cajou et même d’une courte sieste ? S’endormir en quelques instants n’est-il pas la preuve du confort, de la sécurité et de l’insouciance ? Je m’abandonne au sommeil.

Pas pour longtemps, quelques minutes à peine, que sais-je ? Quelques jappements m’ont réveillé. Suis-je bien réveillé d’ailleurs ? Massing se trouve face à moi, une longue perche sur les épaules avec une moitié de cochon sauvage à chaque bout. L’étonnement me fait bondir sur mes pieds. Comment diable a-t-il bien pu attraper, tuer, vider un sanglier en si peu de temps ? Mes amis m’expliquent qu’ils sont coutumiers du fait. La chasse avec leur chien fait partie de leur vie. La minuscule meute n’est là que pour pister, débusquer et entourer le gibier. La bête immobilisée, un coup de sabre suffit. Les tripes serviront de récompense pour les chiens, le reste sera mangé par les hommes. D’ailleurs et sans attendre, ils se proposent de rôtir deux cuissots sur un grand feu. Le camp n’est plus si loin. Quelle meilleure occupation pour l’après-midi ? Je ne peux m’empêcher de penser au petit village gaulois d’Astérix et Obélix.

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La chasse, m’expliquent-ils, c’est le rituel du samedi, le préalable à un large repas entre amis et en famille. Ils chassent la vache sauvage, le sanglier, le chien et le chat... J’ai une petite pensée pour mes amies du club de plongée de Callelongue, les « chatmoureuses » dont j’entends déjà les stridulants cris d’épouvantes. Je dois dire que moi aussi je frémis à l’idée de manger du chien ou du chat. Le tabou sur la consommation de viande d’animaux qui nous sont proches est ancré dans bien des esprits, au point même de pousser de plus en plus d’entre nous à ne plus manger de viande. Curieux et omnivore, je pose la question candide qui me taraude : « Quelle serait la meilleure viande des quatre ? » Massing m’explique qu’ils sont peu nombreux à manger le chat comme lui, un peu plus le chien et que sa femme ne cuisine que la vache et le cochon... Il y a un siècle, les Mélanésiens faisaient trembler le reste de la planète avec le cannibalisme, que l’on retrouve chez les chimpanzés et qui était très fréquent au temps préhistorique. Tout le monde a droit à son opinion, mais qui sommes-nous pour juger ?

Le petit casse-croûte gaulois terminé, nous reprenons notre route vers le sommet. Le Marum ne tarde pas à apparaître, surnageant dans le soleil couchant au-dessus des lambeaux de forêt renaissante. Je monte ma tente. Mes amis s’éloignent. Je les crois partis chercher du bois, mais voilà Bonga qui revient avec une brassée de tomates bien mûres, quelques poivrons et deux petits piments. Quel pays miraculeux où tout semble pousser sans effort, pourvu que l’on ait pris le soin de jeter une poignée de graines même non germées ou planter un morceau de bâton... Une terre volcanique, de la pluie et du soleil : c’est le jardin d’Eden ...

Puis nous traînons un énorme tronc qui sera la base d’un immense brasier. Je les aide à ramasser les branches mortes à proximité, tout en les observant couper une série de rondins de bois vert dont je ne devine pas encore l’usage. Bonga m’invite à l’aider à brûler les poils de notre sanglier. Ensuite, Il racle soigneusement la peau de l’animal à l’aide de l’unique machette couteau suisse. Puis il découpe la bête en morceaux grossiers. Pendant ce temps, Massing construit une sorte de table dont le plateau est fait de clayettes de ces rondins qui m’intriguaient. C’est la première étape d’un processus qui prendra la nuit entière : le boucanage de la viande.

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Personnellement, je ne m’attarde guère cette première nuit. Un solide repas constitué, vous l’aurez deviné, d’une gargantuesque gamelle de riz, de dizaine de côtelettes de porc et d’une salade pimentée de tomates et poivrons achève de m’assoupir. De plus, j’anticipe un réveil à l’aube. Le ciel est clair. Le temps promet d’être splendide, mais une ascension est une ascension : la sagesse dicte un départ aux aurores. Il reste tout de même mille mètres de dénivelé à grimper.

Après une nuit réparatrice dans mon cocon de toile, l’excitation me pousse à me lever aux premières lueurs. Je ne sais pas si mes amis ont beaucoup dormi. Je les ai entendus bavarder tard dans la nuit. Ce matin les morceaux de viande ont acquis une jolie couleur ambrée. Il reste un tapis de braises sous le boucan, mais il ne fait pas bien froid. Il servira surtout à chauffer l’eau pour le café du matin. Je me prépare quelques crackers avec un peu de beurre de cacahuète, un vestige de la seconde guerre mondiale provenant des américains, qui avait fait du Vanuatu leur base arrière ?

Le ciel est pur. Pas un nuage. J’endosse un petit sac à dos avec les provisions de la journée. Bonga et Massing se partageront une bouteille. Avec machette et leur meute, de quoi d’autre auraient-ils besoin ? Qui est plus excité ce matin de moi ou des chiens ? Bien malin qui saurait le dire... la marche rapide vers les sommets est à peine ralentie par un premier contrefort. Notre cours de sable noir se termine en cul de sac, il faut escalader une paroi de sable sur une trentaine de mètres, deux pas en avant, un pas en arrière. Le sol est bien meuble mais, il n’y a pas d’autre choix pour rejoindre un long raidillon longeant une crête. Les chiens, plus légers, y arrivent les premiers. Je les rejoins et là : première récompense, un panorama  exceptionnel sur 360 degrés. Tout l’est de l’île sur trois côtés, avec Craig Cove notre point de départ au milieu et de l’autre le Marum et le Benbow, tout en majesté dans le soleil du matin. Le chemin de crête est un enchantement. Il trace comme un passage parmi ce labyrinthe de petits vallons sculptés par les précipitations dans ce cône de cendres. Il est parfois bien difficile de ne pas se laisser distraire par la splendeur du paysage tout en restant concentré sur l’étroit sentier.

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Euphorique, je gambade sur ces crêtes. Les bons randonneurs savent que le meilleur moyen d’éviter la glissade sur un terrain instable est de courir plus vite que la chute. Ne pas trop réfléchir, faire confiance à son équilibre. Ni mes amis, ni les chiens ne semblent préoccupés. Alors pourquoi le serais-je ?  De toute façon, nous voilà déjà sur un plateau. Massing indique que nous sommes dans la zone des vaches sauvages. Il me montre  d’ailleurs une série d’empreintes : « Il n’y a qu’un seul point d’eau à cette altitude où elles vont boire. C’est là que l’on va les chasser. » Je comprends surtout que cela le démange d’y aller, mais que faire de la viande après ? Si loin du village et sans bois à proximité ?

Nous sommes enfin au pied du volcan. La dernière montée est très raide, même si elle ne fait que cent mètres. Le début est plutôt facile, avec quelques pierres ou portion de lave solidifiée. Mais la pente parait exponentielle et de plus en plus sableuse, instable. Les derniers mètres sont angoissants. Bonga est déjà en haut. Il n’y a pas de raison pour ne pas y arriver moi-même. Je me raisonne. Je tente de creuser des prises pour mes pieds dans la sable mou, je vise les quelques touffes d’herbe en me disant qu’elles ont peut-être un peu stabilisé le sol, je me concentre sur ma respiration. Bonga m’encourage. Un ultime effort sur moi-même et enfin, j’y suis. J’ai vaincu !

Le toit de l’île. Je reprends mon souffle, mes esprits. Je savoure la vue sur le cratère, mon  bonheur. Malheureusement plus de lac de lave en fusion, comme il y a quelques années. Mais le volcan n’est pas mort, il respire. L’air sent le soufre, quelques fumerolles s’échappent en plusieurs endroits. Elles laissent des traînées jaunes vifs, presque fluorescentes qui contrastent avec la cendre noire. Bonga me propose de me déplacer le long de la crête pour changer de point de vue. Je refuse, trop heureux d’être bien calé sur mon postérieur, la banane jusqu’au-dessus des oreilles.

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L’objectif est rempli. Je rêvais de retourner au Vanuatu pour grimper un volcan d’Ambrym. Je n’ai gravi que le Marum, le Benbow reste à conquérir. Mais qu’importe, ne vaut-il pas mieux partir tout en laissant derrière soit un petit regret ? Un désir inassouvi ? Une excuse pour revenir avec les amis ? Je suis satisfait, mon bonheur est au maximum lorsque je me lance en courant dans la pente sableuse qui s’affaisse lentement sous mes pas. Je réalise à quel point il y avait peu de danger en cas de chute. Mais qu’importe, j’ai vaincu ma peur, vaincu le Marum !

Mon esprit soulagé de toute ambition, il ne me reste plus qu’à savourer cette dernière nuit sur la montagne avec mes amis boucaniers. D’ailleurs, les voilà qui attrapent un second sanglier sur le chemin du retour. Ce dernier exploit ne m’étonne plus autant. C’est devenu presque la routine. Je le vis comme un rêve éveillé, un songe paisible. Arrivé au camp, nous ravivons le feu sous les clayettes. La nuit s’installe, la pleine lune se lève sur notre camp, illuminant d’une lumière argenté le boucan.

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Les estomacs pleins à craquer, allongés à contempler les flammes et surveiller le fumage de la viande, nous écoutons Bonga qui se lance avec sa volubilité coutumière dans un récit en bichelamar. Même appuyés de gestes et de mimiques, je ne suis pas certain de tout comprendre. Heureusement, Massing me traduit parfois une phrase ou  une expression. Mes amis ont compris depuis longtemps que j’étais plongeur et fasciné par les requins. Certes, ils chassent régulièrement sur le volcan, mais ils leur arrivent régulièrement de pratiquer la chasse sous-marine autour de l’île. 

« Un jour que j’étais parti chasser depuis une plage du nord de l’île, j’aperçus deux jeunes dans un bateau. L’un d’entre eux s’est mis à l’eau. Ils venaient de Fanla. Tu sais le village où l’on fabrique ces masques de plusieurs mètres de haut qui servent pour les cérémonies. C’est le village des sociétés secrètes, des sorciers... D’abord, je n’y ai prêté aucune attention. J’ai continué ma pêche. C’était la saison des loches bleues. Soudain, j’ai vu un énorme requin tigre s’approcher de moi. J’ai dû lui laisser mon poisson pour m’enfuir vers la plage. J’étais terrorisé. Quand enfin je suis arrivé sur le sable, j’ai bien vu le garçon remonter sur le bateau également. Il avait mon poisson. L’enfoiré s’était transformé en requin tigre pour me piquer mon poisson... »

 Bonga et Massing étaient bien évidemment convaincus de la réalité de leur histoire. Ils étaient prêts à me conduire à un sorcier qu’ils connaissaient. Celui-ci pourrait me transformer en n’importe quelle bête de mon choix. Alors, j’entrais dans leur jeu. Je réalisais à quel point j’avais la chance, la grâce d’avoir pénétré les pages de l’un de ces romans de pirates et de boucaniers qui avaient enchanté mon enfance. 

Je me mis à rêver d’une prochaine aventure à partager avec vous, mes amis. Lors d’un prochain séjour, nous pourrions faire l’ascension du Benbow avec mes compagnons boucaniers, continuer jusqu’au village de Fanla, voir les masques que je n’avais pu voir, retourner sur les traces de James Cook recevant un Igname du grand chef[1], retrouver le sorcier aux pouvoirs de nous transformer en bête, nous métamorphoser en requin tigre !

[1] Igname en lanque : Am rem, Ambrem, Ambrym : cadeau de bienvenu offert par le chef de Fanla à Cook qui nomma l’île ainsi.

Rémi Fritsch