Les épaves du chenal (Loches géantes)

La veille de toute sortie plongée, Zé avait pour habitude de se rendre au Club pour préparer le bateau et gonfler les bouteilles. C’était une opération fastidieuse et bruyante, car son compresseur thermique n’était pas des plus performants et avait déjà quelques heures au compteur. Mais c’était l’occasion de bavarder, d’échanger des histoires de mer, de rêver et planifier de nouvelles aventures tout en gardant une oreille distraite à l’écoute du moteur pétaradant et de la soupape de surpression.

« Cela te dirait d’aller rendre visite un jour aux mérous géants du chenal ? »

«  Tu veux dire les mérous patates, les gris avec des gros ronds noirs comme ceux de la pointe Techobanine ? »

« Non, non, ceux là sont cinq fois plus gros minimum. Ils peuvent peser plus de 250 kilos. Les Sud-africains les appellent brindle bass ».

Alors finalement Miguel le marin aurait dit vrai ? Ces histoires de loches géantes qui remplissaient l’arrière du pick-up et qui m’avaient fait sourire ne seraient pas une exagération de la réalité ?

« Le mieux serait d’y aller Mercredi prochain. Tu sais, l’eau est vraiment trouble dans le chenal. Il faut vraiment choisir le bon jour si on veut avoir une chance de voir quelque chose. »

Je compris qu’il s’agissait du chenal d’accès au port de Maputo. Une route maritime étroite, traversant la baie et qui avait vu plus d’un naufrage.

« Le chenal, c’est presque la sortie du fleuve Umbeluzi.  Mais cela fait plusieurs jours qu’il n’y a ni vent, ni pluie et les prévisions sont bonnes. Et puis c’est la semaine de mer morte : les amplitudes de marée sont super faibles. On a une chance de voir un peu plus loin que sa main, peut être même aura-t-on jusqu’à huit à dix mètres de visi avec un peu de chance ? »

Bien sûr, j’acquiesçais sans hésitation. Un mérou gros comme une vache, s’il existait vraiment, cela valait certainement la peine d’être vu ! Le soir même, je consultais avec avidité ma nouvelle bible : « A guide to common sea fishes of southern africa ». Et effectivement, à la page brindle bass apparaissait la description d’un mérou d’une taille que même dans mes rêves les plus fous je n’avais jamais imaginée. Epinephelus lanceolatus, de son nom latin,  y était décrit comme le roi du grand aquarium de Durban, celui qui imposait sa loi à tous, requins compris. Voilà un animal avec lequel il ne vaudrait mieux pas trop plaisanter.

***

« C’est un copain qui pêche au Jig qui m’a donné le point GPS. C’est un ancien bateau pilote qui a coulé. Le point est bien sur les cartes marines, mais à plusieurs miles de l’endroit réel. Il l’a découvert par hasard en pêchant à la traîne. A chaque fois qu’il passait à cet endroit, pahhh … un départ de canne. Alors il l’a testé au Jig, et vraiment, c’est un coin qui ne déçoit jamais. A chaque fois, ça mord. Tu verras, on devrait se régaler. »

Je n’en menais pas large. Car ce que Zé oubliait de mentionner, c’était que Lluis qui avait promis de nous servir de pilote pendant la plongée, s’était désisté in extremis. Il n’avait malheureusement pas comme moi la chance d’avoir un chef compréhensif pour lui autoriser de prendre sa journée au pied levé. Bref, il nous faudrait plonger chacun son tour. Et l’idée d’explorer une nouvelle épave était certes très excitante. Mais une épave peuplée de mérous géants avec en plus une visibilité médiocre, j’étais inquiet. Enfin, il ne faut surtout jamais laisser passer sa chance quand elle se présente.

« C’est pile l’étale de marée haute. Il n’y a pas trop de courant. Tu as de la veine, les conditions sont optimales. C’est le bon côté de l’été. »

Arrivé sur zone, Zé faisait des tours avec le Pescador, l’œil rivé sur le sondeur pour mieux localiser l’épave. L’écran laissait clairement voir une grosse anomalie. Pour ma part, j’observais surtout la couleur de l’eau. Elle me paraissait bien chargée en sédiment malgré les propos rassurant de Zé.

« Vas-y le premier, comme cela tu seras l’inventeur. Equipe-toi. », me proposa Zé en souriant.

Une fois ancré sur l’épave, je m’équipais donc avec soin, en prenant le temps de tout contrôler et de m’assurer de ne rien oublier. Finalement j’agrippais le moulinet relié à la bouée qui marquerait ma position en surface. Je purgeais ma stab de tout air. Et, tout en déclenchant ma bascule arrière, je me retournais pour aller le plus vite possible au fond tête la première. C’est ainsi qu’il faut procéder, m’avait expliqué Zé, pour ne pas trop dériver le temps de la descente et ne pas manquer l’épave.

Tout en entendant le cliquetis du moulinet se déroulant rapidement, je me demandais en m’enfonçant dans l’obscurité ce que je pouvais bien faire là. Après quelques coups de palmes vigoureux, je me retrouvais à genou sur le sable à moins dix huit mètres. Ouf, une forme sombre se dessinait à quelques mètres au plus, en limite de visibilité, malheureusement face au courant. Je faisais de mon mieux pour la rejoindre. Handicapé par ma bouée entrainée par le courant, j’essayais d’agripper de ma main libre le fond sableux qui me glissait entre les doigts, tout en palmant vigoureusement pour rejoindre l’épave.  

Toute cette agitation ne pouvait pas passer inaperçue. Du coin de l’œil, je voyais un mérou énorme se rapprochait. J’essayais de l’ignorer en me forçant à me concentrer sur mon effort et mon objectif, ce qui finit heureusement par payer. A l’abri du courant derrière une sorte d’énorme totem métallique qui se dressait hors du sable, je reprenais ma respiration, calmais mon début d’essoufflement et prenais enfin le temps d’observer mon escorte.

Ma première impression était que j’étais loin de faire le poids. La loche géante accusait pour sûre au minimum deux fois ma propre masse sur la balance. Son œil, gros comme une boule de pétanque, se faisait insistant, roulait sur lui-même et me détaillait un peu à la manière d’un caméléon. Sa bouche était énorme. Avec des lèvres épaisses comme deux baguettes de pains mises bout à bout, il me donnait l’impression de pouvoir avaler d’une bouchée ma tête et mes épaules. Brrrrrr, l’obscurité relative due à l’eau turbide, la curiosité de la bête bien que d’apparence très placide, tout contribuait à me glacer le sang.

C’est alors que se détacha une ombre. Une seconde loche. Mais si la première loche faisait deux fois mon poids, celle–ci était au moins deux fois plus grande ! La grande sœur peut-être ? Et je n’étais pas au bout de mes frayeurs, car au bout de quelques minutes j’étais cerné de tous les côtés par une demi-douzaine de ces mérous géants, qui heureusement restaient des plus calmes. Je n’osais à peine respirer tout en me hissant à contre courant main à main vers ce qui restait de la cabine de pilotage. La structure carrée émergeait du sable. Elle me donnait l’illusion d’un semblant de protection.

Le dos contre la paroi métallique, je garde aujourd’hui encore cette vision de la poupe : une sorte de totem métallique de plusieurs mètres de haut planté dans le sable avec derrière, mettant à profit une protection relative contre le courant, six loches géantes classées par ordre de taille croissant. Elles semblaient avoir pris leur décision quand à ma personne et me laissèrent tranquillement poursuivre mon exploration le reste de l’épave.

Ces quelques tôles à moitié envahies par le sable donnaient l’impression d’une oasis en plein désert. La quantité de poissons en nombre d’espèces comme en volume de biomasse était incroyable. Les bancs de carangues, de lutjans, de vivaneaux …. paraissaient se disputer la proximité de l’épave. J’admirais le dessin géométrique d’une raie à nid d’abeille dont le diamètre du corps seul  faisait plus d’un mètre. Sa fine queue n’en finissait plus, lui donnant une taille totale bien supérieure à la mienne.

Le courant et les émotions avaient eu raison de ma réserve d’air. J’étais obligé d’interrompre mon incursion dans ce petit monde sous marin bien trop tôt à mon goût. Avec cependant une fois en surface, la satisfaction libératrice de compter par le menu mon aventure à Zé.    

« Il parait que c’est un bateau pilote tout neuf qui aurait été coulé dans les années 1980. Il y aurait eu une douzaine de victime, c’était le jour de son inauguration. C’était encore la guerre entre la Renamo et le Frelimo. »

Je me promis à moi-même d’aller faire un tour aux archives pour tenter d’en savoir plus. Bien étrange histoire, était-elle vraie ? J’essayais de questionner Zé qui m’avoua ne guère en savoir plus. Mais devant mon insistance, il me proposa une excursion à la ville frontière de Namaacha pour aller interroger le week-end prochain un de ses amis, Don Rafael.

***

Don Rafael était un vieux monsieur qui avait eu autrefois une entreprise de plongée professionnelle. Il avait pris depuis bien longtemps sa retraite dans cette petite ville tranquille de Namaacha, qui disposait d’un casino et de la seule usine d’eau minérale du Pays grâce à une source réputée. A quelques centaines de mètres d’altitude, le climat y était bien plus agréable en saison chaude. La maison de Don Rafael était très aérée. Il avait installé une grande tablée dans son immense jardin pour nous recevoir. Visiblement, il s’ennuyait un peu dans sa retraite et cette visite de jeunes plongeurs amateurs le changeait de son quotidien. Peut-être lui rappelait-elle aussi sa jeunesse ?

Sur le bateau pilote, nous fîmes choux blanc. Don Rafael n’avait rien à nous apprendre. Mais sur le sujet des épaves, il était une source d’information intarissable. Tout en dégustant le café, il nous raconta ses efforts et ses vaines tentatives pour renflouer le Klipfountein, un ancien paquebot de 150 mètres qui avait terminé sa carrière en sombrant près le la pointe de Zavora, au nord de Maputo avec 1000 tonnes de cuivre. La cargaison seule était selon lui un véritable trésor. Mais, à son grand regret, il n’avait pas réussi faute de moyen à la remonter en surface.

La véritable surprise vient quand il nous exhuma un rapport sur la disparition d’un remorqueur dans la baie de Maputo, avec un joli plan du navire dessiné à l’encre violette. Victime d’une voie d’eau lors d’une manœuvre de remorquage mal engagée, toutes les tentatives pour le sauver avait échoué. Il avait mis près de deux jours à couler un beau matin de 1979 à proximité du canal. S’il n’y avait aucun trésor à retrouver dans cette épave, l’idée d’être les premiers à plonger sur celle-ci après tant d’année représentait pour nous le véritable trésor. Munis de la position précise, nous allions devenir des inventeurs d’épave grâce à Don Rafael. 

***

Encore une sortie en mer en perspectives, je savourais cette perspective dans l’attente du jour idéal. Le meilleur est souvent dans l’attente, dans le plaisir de laisser gambader son imagination sur un plan et quelques mots retenus d’une histoire. Même si parfois je me laissais gagner par mon impatience. Pendant plus de trios semaines, je maudissais tour à tour les trop gros coefficients de marée, les pluies torrentielles ou le vent du Sud qui levait une mer impraticable.

Mais tout arrive avec un peu de patience. Mer morte et calme plat, Zé lança le signal du départ le matin même, à l’heure où les oiseaux commencent à chanter. Mon directeur toujours aussi complaisant me laissait encore une fois prendre ma journée. Peut être aimait-il m’entendre raconter mes histoires de mers ? Un seul bémol, nous n’avions toujours pas de pilote. Il faut dire qu’avec un préavis aussi court, il n’était pas facile de trouver un volontaire. Tant pis, ce serait pour une autre fois.     

C’était encore une de ces journées volées au travail. Je respectais bien entendu, bien que dans l’urgence, les formes en sollicitant la permission du Directeur puis en posant un congé. Mais l’imprévu de la situation avait une toute autre saveur à ces journées de congés. Le fait de se retrouver debout dans le semi-rigide, agrippé à la main courante d’acier inox, la casquette vissée sur le crâne, le vent dans la figure et cap au large, au lieu d’être assis devant un ordinateur, donnait une impression si savoureuse de pratiquer l’école buissonnière. Même si avec Zé, nous faisions strictement la même chose que les week-ends, c’était tellement meilleur.

Du fait des conditions de mer optimale et de la proximité du canal, nous étions rapidement rendus sur place. Avec l’aide des amers obtenus de Don Rafael et surtout du sondeur, nous mîmes moins d’une heure à localiser l’épave. Il faut dire que le bateau faisait près de cinquante mètres de long. J’inspectais soigneusement la couleur de l’eau. Et encore une fois, malgré les circonstances exceptionnelles, elle ne me semblait pas très engageante. Zé me laissait l’honneur de la première plongée. Une nouvelle fois, je ne savais pas trop sur l’instant si je devais le remercier ou le maudire. Mais pas question de flancher, je pris mon courage à deux mains et commençais à me préparer.

A l’immersion, impossible de voir le fonds. Il y avait comme une neige brune qui limitait fortement la visibilité. Je descendis toujours en serrant le moulinet et déroulant le petit fil qui assurait le contact avec la bouée de surface. Au moins cette fois-ci, le courant me semblait plus raisonnable. Bientôt j’aperçus un mât sortant du néant puis le reste de l’épave. Le remorqueur était couché sur le flanc tribord, posé sur du sable. Je me collais à la coque et tout doucement m’approchais du plat bord que j’attrapais à deux mains pour passer une tête et observer le pont.

A peine le temps d’un coup d’œil que plusieurs loches géantes s’approchaient de moi d’une nage décidée. Elles donnaient l’impression de garder l’épave. J’étais cerné de tous les côté. Les loches changèrent subitement de couleur pour devenir presque blanche. J’entendis comme plusieurs coups de canon, elles semblaient produire ce bruit en tournant autour de moi avec de brusques coups de queue. J’essayais de les repousser en nageant à reculons. La plus petite d’entre elles étaient la plus agressives. Mes coups de  à coups de palmes ne semblait pas l’intimider le moins du monde. J’aurais eu plus de chance d’éloigner un pitbull avec un éventail.

C’était, me semblait-il, le moment de décrocher et de remonter. Mon ordinateur de plonger lançait des bips répétitifs, mais que faire d’autres que fuir vers la surface? Le Pescador était heureusement juste à côté. J’empoignais des deux mains le bout qui courrait le long du boudin et d’un puissant coup de palmes, je tentais de me hisser dans le bateau. Vaine tentative. Dans ma frayeur, j’avais oublié que tout mon équipement de plongée était encore sur mon dos.  Heureusement, Zé me prêta main forte.

« Eh bien, qu’as-tu donc vu pour remonter si vite ? ».

Je lui racontais un peu penaud ma déroute face aux loches géantes. Une plongée de sept minutes montre en main sur une si belle épave, il n’y avait pas de quoi être très fier. Mais quand Zé déclina de prendre son tour et proposa de revenir le lendemain avec notre ami Lluis comme pilote, pour plonger à deux et armé d’une flèche de harpon pour tenir les loches à distance, mon estime de moi repris quelques couleurs.