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16 août 2022

Trois marlins sinon rien (Marlins)

De retour à Maputo, je voyais avec angoisse l’année se terminer. C’était bientôt mon tour d’organiser ma despedida. Comme le jour de mon arrivé me semblait loin à cet instant. Que d’aventures en l’espace d’une année ! J’avais vécu tant de journées, d’expériences et de rencontres qui vous marquent pour toute une vie. Moi qui ne connaissais rien à l’Afrique, ne parlais pas portugais, n’avais jamais dansé un zouk, ni mangé un crabe de mangrove à main nue ou travaillé pour un salaire, j’étais transformé. C’est certain, l’Afrique nous avait tous métamorphosée, mes amis comme moi même.

Et que dire de la brousse et de l’océan ? Un an plus tôt, la notion de camping se résumait à dormir dans une caravane sur un emplacement dédié, avec une prise de courant réservée, et au milieu de centaines d’autres campeurs. Une partie de pêche consistait à attraper quelques bogues à la palangrotte au bout d’un ponton. Depuis, j’avais campé avec des hippopotames et pisté des éléphants à pied dans la savane. Quand à l’océan indien, jamais je n’avais imaginé qu’il pouvait exister des requins baleines, que l’on pouvait pêcher des poissons aussi grands que soi ou « inventer » une épave datant du temps de la marine à voile ! 

Mais là, il faut le reconnaître, j’avais eu plus de chance que mes camarades. Zé Pescador avait généreusement partagé son expérience exceptionnelle des eaux mozambicaines. Il m’avait permis d’accéder à un monde encore inexploré, vierge de toute empreinte de l’homme.

***

« Oui, mais tu ne peux pas repartir sans même avoir attrapé un marlin. Je viens justement de recevoir un colis du Japon, avec une nouvelle collection de plumes et un modèle de teaser révolutionnaire. Viens-donc avec nous pour les essayer. »

Un marlin ! Sans aucun doute, je préfère la plongée à la pêche. Mais il y a des créatures qu’il semble impossible d’approcher d’une autre manière. Plus que le trophée ou la lutte, dont Zé ou les autres camarades du Maritimo parlaient longuement au retour de pêche, la curiosité de voir la bête dans son élément m’animait. La voir pleine de vie avec toutes ses couleurs ! C’était je le pressentais ma dernière sortie et sûrement mon ultime chance d’entre apercevoir un tel animal dans toute sa majesté. J’acceptais l’invitation avec reconnaissance et joie, et aussi déjà un rien de tristesse.

Zé m’avait laissé embarquer plusieurs amis. Lluis et Esteban bien entendu, Ricardo le professeur d’archéologie mais aussi Hervé, qui était à l’origine de la création d’une ferme d’aquaculture de crevette à Quelimane, dont il avait la Direction. A part Zé et Ricardo, personne n’avait pêché de marlin. Hervé était un grand pêcheur de traîne, même s’il affectionnait plus particulièrement la pêche au lancer depuis la plage. Mais il n’avait jamais eu l’opportunité de ferrer un marlin. Pour ma part, j’avais bien entendu réussi à ramener un espadon voilier lors de mon mémorable concours de pêche, et je n’avais pas oublié d’amener la canne trophée qui m’avait été offerte. Mais de là à me considérer le spécialiste des poissons à rostre …  

Dona Gina, qui n’ignorait rien de mon départ approchant, avait tout spécialement soigné la préparation de la glacière. Elle y avait logé un véritable festin de rissoles de crevettes, de samossas de poissons ou de poulets pimentés et même une quiche lorraine dont je lui avais appris la recette. Les Tupperwares étaient soigneusement rangés, emballés de torchons propres et accompagnés de boissons diverses.

Zé avait pris soin de faire une halte au marché au poisson pour se procurer des aiguillettes toutes fraîches en guise d’appâts. Ce sont de longs poissons d’une dizaine de centimètres, qui nagent juste sous la surface de l’eau, dotés d’une mâchoire effilée. Ils ont la forme d’aiguille, d’où leur nom. Il s’agissait de leur enfiler la tête dans une sorte de cône de fil de fer et de coiffer ce cône de ces plumes japonaises multicolores et dotées d’un lest. Les aiguillettes étaient ensuite transpercées d’un ou deux hameçons de grande taille. Elles avaient tout l’air d’avoir des perruques de carnaval.

« Traîner une plume seule, des fois cela peut marcher », nous expliqua Zé. « Mais si on y ajoute un appât, l’odeur devient irrésistible. Cela augmente singulièrement les chances de succès.  Vous allez voir.»

Comme toujours, Zé semblait très confiant. Il faisait preuve d’enthousiasme et d’optimisme, c’était vraiment très motivant. Avec un tel capitaine, la glacière de Dona Gina et le temps au beau fixe, je profitais de l’instant, entouré de mes amis. Pour une fois la marée était haute, il n’y aurait donc pas besoin d’engager une bataille contre les eaux descendantes ou de recourir à la force herculéenne de Miguel.  Décidément les dieux semblaient avec nous.

Zé mit le cap droit vers des zones de pêche connues de lui seul,  où a priori se concentraient les marlins. Trois heures de trajet plein gaz vers le nord-est avant même de mettre les cannes à l’eau, nous avait-il prévenus. Ce qui laissait à certains d’entre nous l’opportunité de finir une nuit interrompue bien avant l’heure habituelle.  

Pour ma part, je restais debout à gauche de la console de pilotage. C’était devenu au fil des sorties sur le Pescador ma place fétiche. Bien agrippé à la main courante en acier inox, les genoux fléchis comme un skieur dans un champ de bosses pour mieux absorber le choc des vagues, cette position me permettait de bavarder presque confortablement avec Zé. Si les sujets étaient pour ainsi dire toujours les mêmes, alternant entre la pêche et la plongée, les histoires étaient infinies. Il s’agissait soit de se remémorer les exploits passés des uns et des autres, soit de mettre au point la prochaine aventure. Mais pour une fois, j’étais plutôt muet.

Rien n’avait pourtant changé : la ligne d’horizon sur l’Océan indien restait toujours inatteignable et le champ des possibles infini.  Si ce n’est la brutale prise de conscience que le temps m’était maintenant compté. Heureusement, Zé qui devait sentir mon humeur parlait pour deux.

***

« Rrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr »

A peine arrivé sur zone, nous avions réduit notre vitesse et mis à l’eau nos lignes à marlin. Et pour une fois, il n’avait pas fallu attendre bien longtemps avant que l’inimitable bruit de la crécelle se fasse entendre. Sauf que cette fois, il ne semblait pas vouloir s’arrêter. Et telle une décharge de courant électrique, il avait mis en un instant tout l’équipage au garde-à-vous.

« Laissez le partir, laissez le partir » s’écria Zé. « Surtout, il faut lui laisser le temps d’avaler l’appât avant de toucher au frein. »

Hervé guettait l’instant. Il s’était déjà équipé de la ceinture en plastique, ce qui permettait de préserver ses abdominaux le temps de la lutte. Il n’hésita pas un instant à s’emparer de la canne. On voyait bien qu’il avait une bonne expérience de la traîne. Mais là, il le tenait enfin son premier marlin. Un immense sourire fendait son visage, trahissant sa joie. A vrai dire, nous avions tous le sourire à cet instant à voir le moulinet s’emballer et la réserve de fil diminuer à vue d’œil. Zé avait coupé le contact, Hervé avait supprimé le cran de la crécelle, aussi la bobine de fil continuait de se vider dans un silence presque absolu. Chacun retenait son souffle.

« Vas-y maintenant, tu peux mettre plus de frein », recommanda Zé.

Alors Hervé serra progressivement la mollette et la vitesse de sorti du nylon ralentit. Quand soudain, tout le monde cria au même instant. A près de trois cent mètres du Pescador, la bête était sortie  presque entièrement de l’eau. Elle semblait s’appuyer sur l’extrémité de sa queue pour se dresser. C’était comme si elle marchait sur la surface. Elle parcourut une distance de plus de quinze mètres avant de disparaître à nouveau dans les flots tout en continuant de vider le moulinet.

« Un marlin noir, c’est un marlin noir ! », affirma Zé.

Hervé transpirait à grosses gouttes sous son chapeau, tenant fermement la canne à deux mains. Il essayait vainement de reprendre du fil, mais rien à faire : la bête continuait de s’éloigner, le moulinet de se vider. Passés les premiers moments de stupeur, les conversations avaient repris. Nous encouragions notre camarade. Avec le temps, Hervé finit par reprendre un peu de fil. Le marlin fit deux autres apparitions hors de l’eau, à chaque fois plus modeste. Il tirait d’un bord, puis de l’autre, repartait de moins en moins loin. Puis il changea de tactique et essaya de se rapprocher, peut être pour reprendre son souffle ? C’était une erreur : Hervé mit à profit ce moment de faiblesse pour emmagasiner le plus de fil possible. Inexorablement, la bête perdait du terrain. On aurait dit qu’elle se laissait dompter avec la fatigue, imposer avec le temps la volonté du pêcheur.   

Nous voulions tous faire place nette pour laisser à notre ami  la liberté d’aller et venir à sa guise. Et dans le même instant, fascinés par l’animal, nous ne pouvions nous empêcher de nous approcher pour être le premier à l’apercevoir par transparence dans l’onde en bout de ligne, pour mieux juger de sa taille et tenter d’estimer le temps restant jusqu’au terme de la lutte. 

« Le voilà, vas y Hervé, c’est pas le moment de flancher ! Mon Dieu, qu’il est grand ! »

Rasséréné par ces encouragements, entrevoyant la fin de la lutte, Hervé, qui un instant avait semblé sur le point de céder, connaissait un regain de vigueur. Inexorablement, le fil retrouvait mètre par mètre le chemin du moulinet.

« N’oublie surtout pas de distribuer le fil, sinon tu vas finir bloquer le moulinet » lui rappela Zé.

Mais Hervé était suffisamment expérimenté et n’avait pas besoin de ce conseil. Nous voyions maintenant parfaitement le marlin. Perché en équilibre, debout sur le boudin du zodiaque, j’essayais d’estimer la taille de la bête par comparaison avec la longueur du Pescador. Pas loin de quatre mètres, c’est certain.  Zé enfilait un gant pour attraper le rostre et immobiliser la créature le long du bateau. J’étendais une main timide pour toucher moi-aussi cet animal. Il semblait n’être fait que d’une tête relié à un seul muscle gigantesque, dont l’unique fonction serait d’agiter une queue en forme de croissant de lune pour atteindre des vitesses vertigineuses.

Zé me passa l’autre gant et me confia la tâche de bien sécuriser le rostre, le temps pour lui d’ôter l’hameçon. Non sans appréhension, je m’exécutais. Heureusement la bête semblait au bout de ses forces. Et Zé avec une grande habilité ne mit que quelques secondes à terminer l’opération et récupérer sa chère plume. Il me demanda cependant de garder le rostre bien en main tout en mettant le bateau en marche à toute petite vitesse.

« Laisse-lui le temps de récupérer et de s’oxygéner un peu. Voilà, tu peux le laisser filer maintenant ».

Alors, je libérais l’animal qui disparut rapidement dans les profondeurs. Epuisé mais très fier de son trophée, Hervé laissait apparaître au creux de sa barbe un immense sourire, trahissant la joie que lui avait procuré son premier marlin.

***

Après un tel coup d’éclat, qu’espérer de plus ? 

Mais Zé, infatigable, était déjà occupé à rhabiller de ses magnifiques plumes japonaises de nouveaux appâts tout frais sortis de la glacière. Nous étions sur zone, si loin du club Maritimo, alors pas question de ne pas en profiter au maximum.

Zé nous pilotaient à la vitesse optimales de 7 nœuds, la meilleure pour le marlin selon lui. Nous étions seuls au monde sur notre  morceau de planète, qu’en faisant un 360 sur nous même, les jumelles sur les yeux, il était impossible d’apercevoir le moindre bout de côte. Aucun moyen de se repérer au milieu de l’océan. Le soleil était maintenant si haut, la surface de l’eau était si lisse  en l’absence de vent, qu’il était difficile de savoir dans quelle direction nous allions sans regarder la boussole. Mais Zé lui, imperturbable, semblait suivre une route bien précise, connue de lui seul.  Cela me semblait mystérieux, presque magique. Quand soudain, l’une des cannes se replia sur elle-même et le bruit strident de la crécelle me sortit brutalement de mes pensées. Je n’avais alors plus aucun doute sur sa capacité à s’orienter et sur ses talents de pêcheur.

Mon ami Lluis avait été le plus rapide sur la canne. Le voyant grimacé, le manche semblant lui perforer cruellement le ventre, je l’aidé à s’équiper de la ceinture protectrice. A son tour, il se mit alors à lutter vaillamment. A nouveau la bête nous gratifia de plusieurs sorties hors de l’eau toute de vitesse, de puissance et de sauvagerie. Le marlin nous paraissait vraiment le roi des poissons. Peut-être cette fois aurait-il gagné si Lluis n’avait pas laissé sa place à Esteban ? Ce dernier impatient à force de regarder les autres ne demandait qu’à en découdre. Aussi la bataille me sembla plus rapide.

Cette fois Zé décida que nous garderions le poisson. Il avait promis à Miguel et aux autres marins du club une partie de la pêche. Il fallait bien aussi faire travailler les mamas du marché au poisson et payer autant que possible une partie de l’essence. Après avoir étourdi la bête avec un gourdin, il fallut plusieurs paires de main pour remonter le poisson sur le Pescador. Le marlin dépassait en largeur de chaque côté du bateau d’un bon mètre. Alors tous assis sur la banquette arrière, nous le disposâmes sur nos genoux pour une magnifique photo souvenir, le sourire triomphant.    

***

Deux marlins et il n’était que midi ! Quel exploit fantastique, nous étions aux anges. Selon Zé, un marlin était déjà pratiquement l’assurance de remporter le concours de pêche. Alors, deux ! Dommage que ce n’était pas une journée de compétition, semblait-il regretter tout en remettant encore une fois les cannes à l’eau. Pris par sa passion de la pêche et concentré sur son affaire, il ne paraissait même pas apprécier les gourmandises de Dona Gina dont nous nous régalions. L’effort et les émotions, cela creuse l’estomac. Et c’était si bon.

Le ventre bien calé, la chaleur du soleil, nous avions tous trouvé un petit coin dans le Pescador pour une sieste digestive qui nous semblait bien méritée. Ah qu’il était bon de se laisser bercer par le ronronnement du moteur, dans une douce torpeur, les yeux abrités du soleil par une casquette calée entre le front et le nez !  C’est à dire tous, sauf Zé qui résistait les deux mains sur le volant et le regard fixé sur l’horizon.

Pour ma part, je m’abandonnai sans hésiter à un profond sommeil peuplé de toutes sortes de créatures marines quand, pour la troisième fois de la journée, le bruit de crécelle sonna le branle bas de combat. Encore étourdi de sommeil, j’ouvrai l’œil et tentais de reprendre connaissance avec la réalité. Aveuglé par un soleil éblouissant, je mis quelques secondes avant de retrouver ma place sur le Pescador au milieu de l’Océan indien.

Zé, qui était bien le seul d’entre nous à n’avoir pas cédé au plaisir de la sieste, tenait la canne d’une main et le volant de l’autre pour orienter le bateau de la meilleure manière possible. Maintenant à moitié réveillés, nous l’observions lutter seul avec sa prise, tour à tour manœuvrant le Pescador puis reprenant du fil au moulinet. Nous autres qui avions l’habitude  de suer sang et eau pour remonter une prise, nous le regardions prendre le dessus sur le marlin sans effort apparent. Sans même une ceinture de protection, il semblait manier le poisson au bout de la   ligne à sa guise. Je trouvais cela presque trop facile quand il me proposa avec sa générosité coutumière de prendre sa place.

 « Allez, prend la canne. Ce sera peut être ta dernière chance d’attraper un marlin. Vas-y. »

Je pris donc place essayant d’appliquer du mieux possible ce que j’avais appris cette année. La canne bien calée sur la ceinture ventrale, je l’agrippai à deux mains, juste au dessus du moulinet. Puis tout en m’arc-boutant sur mes deux jambes bien écartées, je produisais mon effort pour la redresser le plus haut possible. Ensuite, je la laissais redescendre rapidement tout en essayant d’avaler le plus de fil possible. Et ainsi de suite, mètre par mètre, minute après minute, il était possible de ramener le poisson jusqu’au bateau.

C’est la théorie. Et je l’avais expérimenté avec toute sorte de  poisson tout au long de cette année. J’avais beau le savoir, avec la lutte qui se prolongeait et la fatigue qui m’envahissait, je commençais à douter. Facile pour Zé sans doute, qui avait fait le plus gros du travail. Et heureusement car je restais convaincu que je n’y serais jamais arrivé seul. Mais avec entêtement, et par orgueil vis-à-vis de mes amis qui n’avaient cessé de m’encourager, je parvins avec fierté à ramener la bête le long du Pescador. Zé lui saisit le rostre pour mettre fin à mon calvaire et me laisser le temps de l’admirer.

« Un marlin rayé. Même si ce n’est pas le plus gros, c’est le plus beau. Regarde comme il est magnifique avec son ventre blanc et son dos bleu roi presque fluorescent et ses longues rayures. »

Voyant cela, sur l’inspiration du moment, je ne résistais pas à l’envie d’agripper  masque et tuba pour me glisser sans bruit dans l’eau et observer le poisson dans toute sa majesté. Quel spectacle : le rostre dépassant largement des gants de Zé le saisissant fermement, la plume japonaise multicolore flottant à proximité de la gueule, la bête me faisait face. Elle avait un œil énorme, noir et sans pupille, en somme insondable. Immergé dans son élément, j’avais l’impression au travers son regard de plonger jusqu’au plus profond de l’âme même de l’Océan.

Après s’être assuré qu’il avait repris son souffle, Zé finit par relâcher l’animal. Celui-ci, me frôlant presque,  nagea calmement pour finir par disparaître dans le bleu, comme s’il s’effaçait après ce bref voyage en surface parmi le monde des humains.

Alors seulement, je remontai sur le bateau pour partager ma joie avec mes amis. Trois marlins dans la même journée ! Le club Maritimo n’avait pas fini de raconter l’histoire des trois marlins de Zé.

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