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5 juillet 2020

Cela fait des mois que je souhaite écrire une histoire sur le requin citron en Calédonie. Paresse et manque de temps peuvent être des excuses tenaces et persistantes, mais qui ne sauraient résister au confinement …La voilà. Le requin citron se mérite en Calédonie. Ce n’est pas du tout le cas en Polynésie : il suffit d’aller plonger à Mooréa pour l’observer sans peine avec l’aide d’un club de plongée.

S’il fait partie des requins présents autour du caillou, les observations sont plutôt rares en plongée. Aussi quand mon ami Marc m’envoie un message depuis son mouillage à l’abri de l’îlot Larégnère avec photo à l’appui, je suis tout de suite jaloux de son observation. Aussitôt depuis mon balcon qui surplombe la Baie des Citrons, je pointe mes jumelles en direction des récifs de la Sèche croissant pour scruter l’ombre chinoise de l’îlot. Avec l’îlot Signal qui lui fait face, il encadre le chenal qui va du port de Nouméa à la passe de Dumbéa et qu’empruntent des paquebots, porte-containers ou minéraliers.

Sèche croissant, Signal, Larégnère … autant de cailloux visibles depuis mon appartement et qui m’avaient fait rêver à mon arrivée en regardant les couchers de soleils … S’ils ont fini par perdre leur mystère avec les années, je n’ai jamais été déçu de mes centaines d’expéditions en zodiac. Et même encore aujourd’hui je continue de rêver à tous les trésors qu’ils cachent encore et que seules chance et obstination peuvent me faire découvrir.

Un requin citron qui tourne autour du mouillage de Larégnère, c’est la définition même du petit trésor ! Il n’y a presque aucune chance qu’il soit encore là demain. Mais nous sommes vendredi, le week-end s’annonce très venteux alors ce sera difficile d’aller bien loin en zodiac. Rien à perdre. Aussi, je tente ma chance et propose à Marc de le rejoindre sur son voilier avec Laurent notre éternel compère d’expédition, marin et cuisinier de son état.

Rendez vous est pris pour 7h00 à Sunset Marina, juste en bas de chez moi, là où est amarré mon petit zodiac. Cela souffle déjà pas mal, mais il y a moins de sept milles à parcourir. Et en plus en passant sous le vent de la sèche croissant, à frôler la balise nord, il y a presque un mile du chemin qui est protégé. Et mon bateau est hyper fiable et très marin. Je n’ai aucune inquiétude même avec 25 nœuds de vent établi ! Laurent en a vu d’autres dans la marine et ne semble même pas prêter attention aux rafales qui font moutonner la crête des vagues du lagon.

Après avoir rejoint la baie des citrons en se faufilant sous le petit pont de la base navale de Chaleix, nous profitons de ce que nous sommes toujours abrités pour remonter au vent un maximum avant de faire route trois quart arrière vers la sèche croissant. Malgré toutes ces précautions, on arrivera bien trempés à Larégnère. Heureusement, le voilier de Marc est un abri des plus confortables. Une petite maison que l’on peut déplacer au grès de ses envies avec gaz, frigo et couchette bien au sec, abritée du soleil et du vent … Ah le plaisir des mouillages forains sur un voilier.

Marc nous offre le café pour nous réchauffer et nous donner le temps de nous changer pour des affaires sèches. La conversation naturellement tourne autour des citrons … Laurent raconte la balade proposée par Antoine dans le nord de l’île d’Ouvéa. C’est un grand classique. Marc, comme moi, avons eu l’occasion de la faire. Depuis l’église de Saint Joseph, il s’agit de rejoindre le nord de l’île, en suivant la spectaculaire plage d’Ouvéa jusqu’à son extrémité : la passe de Faasi. Une marche tranquille, sans obstacle si ce n’est un bras de mer du nom de Nimek qui s’enfonce dans une vaste mangrove.

« J’avais de l’eau jusqu’au milieu du torse et à quelques mètres, on voyait de grandes ombres nageaient au dessus du sable blanc … Des requins citrons disaient Antoine … C’était tout au début de mon séjour, le zoreil qui vient d’arriver alors, tu parles : la frousse de ma vie ! ».

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De l’eau jusqu’à la taille, mais qui rode dans ma baignoire ?

Dans mon souvenir, les plus trouillards s’étaient quand même les citrons … même si on n’a pas l’habitude de croiser à pied des requins. J’avais tenté de les observer avec un masque, mais rien à faire … ils étaient impossible à approcher dans l’eau. Alors, j’avais changé de tactique. Immobile sur la plage, près du fameux bras de mer, je me souviens d’avoir du faire preuve de patience pour voir des juvéniles s’enfoncer vers le cœur de la mangrove. Antoine explique que cette mangrove est en fait une nurserie pour les requins citron. Les femelles viennent mettre bas des petits requins qui s’y réfugient pour passer les premières années de leur vie à l’abri de plus grands prédateurs. Elles en profitent aussi pour se reproduire, d’où les plus gros spécimens observables à proximité de la plage en ombre chinoise dans les eaux turquoises du lagon. Donc c’est certain, ils sont bien présents en Calédonie. Mais alors, pourquoi se font-ils si rares en plongée ?

Marc me rappelle notre week-end de pêche dans la corne Sud avec la vaste plate en alu de son ami Vincent, le propriétaire de Long island fishing. En fin de journée, après avoir débarqué toute nos affaires sur l’îlot Téré, Vincent avait attaché une simple tête de Thazard par les ouïes à un bout de trois mètres, avant de la jeter à l’eau en bord de plage. Et quelques minutes plus tard, un petit requin citron s’en était saisi avec tant d’obstination qu’il avait pu le remonter sur la plage, sans qu’il lâche sa proie ! On avait du le repousser nous même à l’eau. Donc, c’est certain, les citrons sont aussi dans le grand sud. Peut être ne fréquentent t’ils que les eaux sableuses et peu profondes du lagon ? Là où vont rarement les plongeurs.

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Bébé citron à l’ilot Téré

Alors pour ne pas rester en reste, j’ajouté également mon histoire de citron. « C’était en fin de plongée, dans le rentrant, du côté Sud de la coupée de l’Alliance. Tout le monde était remonté dans le bateau. Mais comme j’avais encore de l’air, j’ai envoyé le parachute et j’ai continué à me laisser entraîner vers l’intérieur du lagon par le courant. Je suis arrivé sur des récifs coralliens sur 20 mètres et je me suis posé au fond. Alors j’ai vu arriver deux énormes requins de plus de deux mètres. Ils m’ont tourné autour une fois avant de s’éclipser. Ils ne ressemblaient à rien de connu. Ce n’était ni des gris, ni des pointes blanches, ni des dormeurs. Cela m’a perturbé toute la nuit avant de me dire que ce ne pouvaient être que des citrons … Mais sans photos, va savoir ! »

C’est le moment que choisit un kite-surfeur pour venir nous interrompre dans nos petits délires de citron. Il vient demander de l’aide pour un de ses camarades à la dérive. Impossible de refuser, alors j’embarque sur le zodiac avec Laurent pour tenter de ramener le kiteur en déroute sur le banc de sable clôturé par le récif de Larégnère. Ce n’est pas simple de trouver le bon chenal entre les patates avec le vent qui vous oblige à ne pas trop hésiter, sous peine de se voir entraîner sur les coraux. Enfin, hélice relevée battant à moitié l’eau et à moitié l’air, on se faufile et on récupère l’engin et son propriétaire pour le ramener sur la plage. Il était épuisé et bien content de nous voir.

J’en profite pour faire un tour de l‘îlot, c’est un moment magique. Il y a toujours quelques choses à voir : un tricot rayé, une tortue qui vient reprendre sa respiration, des mouettes qui vous plongent dessus en piquet pour défendre leur nid, un petit requin pointe noire qui nage dans cinquante centimètre d’eau … A marée basse, c’est toujours un plaisir d’être le premier à laisser la trace des ses pas sur le sable mouillé.

De retour au bateau, on en profite pour se mettre à l’ombre et bouquiner puis piquer un somme. Quand soudain Marc sort de la cabine et s’exclame: « Mais où est ton bateau ? ». Je passe en un instant de l’état de somnolence bienheureuse à celui d’éveillé plein d’inquiétude ! Il était pourtant bien amarré à l’arrière du voilier avant que je ne m’endorme. Ah, le voilà qui dérive au loin, il a presque dépassé l’îlot signal et se dirige vers la barrière, emporté par le vent qui ne faiblit pas … Tout l’équipage est sur le pont en un instant. Marc démarre le moteur diésel de son voilier. Je relève l’ancre au guindeau et nous voilà lancés à la poursuite de mon zodiac dans un nuage de fumée d’échappement. Heureusement, son fardage n’est pas trop important et nous finissons par le rattraper. Je me jette à l’eau pour le rejoindre et me hisser à son bord. La clé est sur le contact. Le voilà qui démarre au quart de tour, sauvé ! J’observe que le bout n’est pas cassé. On a du l’enrouler simplement autour du chaumard. Enfin, la leçon est bien apprise : toujours bien vérifier les amarres, ne pas hésiter à les doubler et pas seulement pour la nuit. Plus de peur que de mal au final.

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Double amarrages pour la nuit

Après ces émotions, nous retournons mouiller tranquillement à l’abri de Larégnère. Il est presque une heure de l’après-midi. Je décide de préparer ma spécialité : salade de concombres, thon en boite de Calédonie, huile d’olive et citron … Une valeur sûre pour les pique-niques de midi quand il fait chaud. Il y a toutefois un petit inconvénient, mais après quelques temps sur le caillou, on n’y prête plus attention. Quand on vide l’eau de la boîte de thon dans l’évier, c’est immanquable : tous les petits requins pointe noire de l’îlot viennent tourner autour du bateau. Au début, on panique. Mais après quelques mois, c’est le signal pour en profiter, se rafraîchir tout en faisant un tour de PMT. C’est d’ailleurs le meilleur moyen de les observer.

Mais là surprise ! Il est là l’animal tant recherché. Sa bouche est précédée d’une dizaine de jolies petites carangues speciosus, jaunes et zébrées de noires. Ainsi escorté, il nage lentement en cercle autour du bateau, juste au dessus du fonds de sable et d’algues vertes. Il est sans doute à la recherche de l’origine de cette irrésistible odeur de saumure de thon. Comme nous sommes ancrés dans trois mètres d’eau, c’est facile de l’observer. J’attrape la caméra de Laurent pour le filmer et immortaliser l’instant.

Plus gros que les gris ou pointe blanche de récif, il est de la taille des plus gros requins dormeurs que j’ai pu croiser. Il doit bien faire la longueur de ma taille avec mes palmes. Ces nageoires pectorales en forme de faucille sont bien identifiables, comme ses deux nageoires dorsales de même taille situées bien en arrière. Ses yeux sont petits et lui donne un air pas très sympathique. Je le trouve plutôt marron dans cette lumière.

Après quelques longues inspirations dans mon tuba, je me laisse couler doucement sans bruit dans son angle mort : c'est-à-dire juste au dessus de lui un peu en arrière de sa tête. J’arrive si près que les petites carangues le quittent l’espace d’un instant pour se cogner à mon masque. Oui, c’est bien lui : le requin Citron !

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